Deauville et Trouville hier
Le pont des Belges, entre Trouville et Deauville, avait été provisoirement reconstruit en bois avant d'être remplacé par une lourde structure métallique permettant de traverser la Touques. Plus tard, en 1949/1950,un pont définitif en dur sera construit, malheureusement enlaidi par deux horribles et inutiles sémaphores factices en béton. La place Morny était encore dépourvue de ses jets d'eaux; avenue de la République, l'actuel hôtel La Fresnay, ancien siège de la commandanture allemande, avait retrouvé son aspect normal; rue Albert Fracasse, l'école des garçons se dotait d'un deuxième étage. L'orphelinat de Deauville, tenu par les Soeurs dominicaines, accueillait plus de cent enfants. Le chanoine Germain - appelé "le curé des riches" - avait remplacé le brave et modeste curé Lainé décédé en 1948. Le brinquebalant corbillard, attelé d'un cheval, suivi à pied par des enfants de choeur et la population, transportait le corps jusqu'au cimetière du Coteau. Chaque jour, avant la nuit, le garde-champêtre Maillet parcourait certaines rues de la ville afin de connecter un à un certains lampadaires électriques. Nul n'osait encore s'aventurer rue du Gaz, au risque de prendre une volée de cailloux... Le parti communiste local, dirigé alors par un commerçant épicier nommé Rochereuil, tenait le haut du pavé et organisait fêtes populaires et meetings dans la salle des fêtes avenue de la République. Nombre d'ouvriers de Trouville et Deauville prenaient chaque matin la micheline pour aller travailler à la reconstruction de la ville de Lisieux bombardée par l'aviation alliée en juin 1944. En savoir plus ici

Deauville avait encore son visage de petite ville balnéaire avec ses nombreuses villas en style baroque où les riches Parisiens - avec à leur suite de domestiques - venaient passer la période estivale. Les ouvriers en congés-payés - leur durée était alors fixée à 15 jours depuis les lois du Front populaire en 1936 - côtoyaient des américains circulant au volant de rutilantes Cadillac et autres Chevrolet. Nombre de rues n'étaient pas encore goudronnées. En 1950, en une seule nuit, au casino de Trouville, le roi Farouk d'Egypte perdait 32 millions de francs à la roulette; l'Aga-Khan et la Bégum déjeunaient fréquemment sur le quai au restaurant La Régence. Sur la terrasse du "Café des Amis", ma grand-mère me faisait découvrir une nouvelle boisson américaine au gout horriblement médicamenteux appelée Coca-Cola. On y découvrait également les premières "barbes à papa". La nuit, les jeunes dansaient le bee-bop. De temps à autre, sur la plage, on découvrait des engins explosifs oubliés lors de la dernière et récente guerre. On servait la soupe pour les chiens dans des casques allemands - témoignages d'un départ précipité de leurs récents détenteurs....

A Trouville sur la place des cars
A Trouville, sur la "place des Cars", coté gauche du casino, des "cargaisons" de vacanciers d'un jour arrivaient pour voir la mer afin d'y faire trempette. Ils venaient de l'Orne, du sud du Calvados, de l'Eure, de la Sarthe, de la Mayenne et de la Manche. Originaires des milieux agricoles, beaucoup d'entre eux voyaientla mer pour la première fois et, par la même occasion, découvraient "les glaces Pompon". Après le pique-nique qu'ils ont apporté dans un panier puis déballé sur la plage (cidre, pâtés, rillettes, pommes à couteau, sans oublier la petite bouteille de "goutte"), ils se hazarderont à goûter cette crème glacée, c'est à dire les glaces Pompon. Après la première réaction: "que c'est froid"! ils réclamaient une deuxième glace et parfois une troisième. 15 francs la petite boule. Ils comptaient leurs sous puis se décidaient.

On servait alors les boules de glace dans des petits pots en aluminium. On commençait par lécher la glace puis on la dégustait à l'aide d'une petite spatule en bois. Un brave paysan qui, naïvement, avait voulu ingurgiter d'un coup la boule glacée, faillit s'étrangler tant il avait été surpris par le froid. L'homme ayant la " tête près du bonnet", en fit de violents reproches au vendeur. Cela faillit mal se terminer. Disons que la boule glacée, expulsée de la bouche du client irracible, a frôlé la tête du vendeur.... On fut à deux doigts d'en venir aux mains.

Quand on patoisait encore
Aussi &eac ute;tonnant que cela puisse aujourd'hui paraître, certains de ces vacanciers d'une journée, s'exprimaient dans un patois incompréhensible pour les Deauvillais Trouvillais. Souvent, il fallait leur faire répéter ce qu'ils souhaitaient. Les "ussards" de l'école républicaine n'avaient pas encore totalement éradiqué les ancestraux patois de notre Normandie.

Pleine activité des Glaces Pompon dans ces années. Certains jours d'été, jusqu'à 17 vendeurs et vendeuses étaient employés. Des emplacements de vente à Trouville et Deauville : - 2 sur la place des cars; 1 à la Poissonnerie; 1 sur le Pont; 4 sur les Planches à Deauville; 1 Gare routière (Rochereuil); 1 Hôtel du Golf; 1 à Bénerville; 3 lors du passage du Tour de France; 2 sur le Champ de courses à Deauville. Ces emplacements de vente avaient parfois des origines anciennes. Etablis par habitudes depuis la première guerre mondiale, ces emplacement ont progressivement acquis une valeur commerciale. Il se sont "intitutionalisés" localement, officialisés par l'habitude, la coutume avant même d'être réglementés. Mais la "coutume n'est-elle pas une des sources du droit au même titre que la lois ? Ainsi, par lettre du 16 mai 1947, Mr Rousseau, Adjoint au Maire de Deauville, après avis de la "commission des bains", autorisait le glacier Robert Doyennel à occuper un emplacement sur la plage. Autorisation renouvelée en 1949 et ensuite surchargée du visa du commissariat de police le 11 mars de la même année. Le 4 avril 1949, Mr Rousseau avait également autorisé Mr Louis Cobo à exercer le commerce de crèmes glacées au même lieu et place de Mme Louis BAUR, celle-ci exerçant précédemment la même activité sur la plage à l'extrémité de la rue Hoche ainsi qu'à la gare routière de Deauville. Le 12 mai 1951, moyennant paiement, Mr Cobo cédait donc ces deux emplacements à Robert Doyennel.

Le mystère de la voiture en chêne
Robert Doyennel avait donc racheté le fonds de commerce en 1939 à sa soeur Suzanne. Elle-même, comme dit précédemment, l'avait acquis de Manuel et Esther Ortiz, son beau-frère et sa soeur. En 1942, il louera une maison située Impasse Florian de Kergorlay à Deauville. Cette bâtisse comportait deux grands garages en rez de chaussée permettant d'y entreposer le matériel de fabrication ainsi que les voitures à glace et les triporteurs. Dur au travail, Raymond entreprit alors de restaurer plusieurs voitures et fit l'acquisition de triporteurs à pédales, puis d'un triporteur à moteur Juéry. Mais la reine des voitures, celle que les vacanciers photographiaient, c'était la belle "voiture en chêne", une véritable oeuvre d'art comportant six panneaux en chêne sculptés dans la masse. En outre, cette antique merveille était habillée de lourdes colonnes torsadées en cuivre. Elle avait été acquise en 1919 par les frères Ortiz auprès d'un nommé Diégo. Mais son origine n'a jamais pu être déterminée avec certitude.

Les premières voitures en fer
1950 vit l'acquisition de la première voiture "en fer" avec des roues pneumatiques. (Jusqu'alors, toutes les voitures à glace étaient fabriquées en bois et équipées de roues de cariole). On l'appellera donc la "voiture neuve" ou encore "la voiture en fer". En 1951, acquisition d'une deuxième voiture en fer équipée d'un éclairage autonome alimenté par batterie. Une voiture qui avait de l'allure. Elle était elle aussi dotée de brancards mais pouvait également être tractée par une automobile. Cette dernière acquisition marquait un changement car le vendeur ou la vendeuse ne se tenait plus derrière la voiture pour servir les clients mais à l'intérieur-même. On accédait à l'emplacement aménagé par une petite porte située sur le côté arrière. Ces deux voitures prestigieuses étaient attribuées aux vendeuses qui tenaient les meilleurs emplacements sur les Planches à Deauville où, 40 ans après, la dernière était toujours en service avec Andrée Laurent, nièce de Robert Doyennel. Cette voiture a été photographiée par des milliers de touristes. De Vladivostok au Cap de Bonne Espérance on est certain d'en trouver des images.

L'équipe des casse-cou
A l'époque, les voitures à glace étaient poussées à la main. On ne connaîssait pas le crochet d'attelage; d'ailleurs on n'avait pas d'automobile. Ainsi, quotidiennement, c'était un défilé aller-retour en début et fin de journée à travers la ville où des hommes en vestes blanches poussaient ces voitures à glaces sur lesquelles trônaient de grands couvercles coniques argentés ou cuivrés. Les points de vente les plus éloignés étaient desservis par des triporteurs à pédales. Parfois les commis facétieux, au grand dam du patron, effectuaient des compétitions de vitesse avec ces triporteurs ou bien s'ingéniaient à rouler acrobatiquement sur deux roues, avec le risque de les dégenter ou de les voiler - ce qui avait l'avantage de fournir régulièrement du travail à la maison Lucas, rue de la République, chargée de l'entretien de ces tricycles. Une fois, l'idée vint à cette joyeuse équipe d'organiser une "cordée" de plusieurs triporteurs tractés par le motorisé. Ce fut la catastrophe. D'un des tricycles, il ne resta que débris de bois et ferraille et plaies et bosses pour son conducteur. En prime, une engueulade par le patron. Heureusement, le triporteur à moteur était indemne.

La notion de danger et les règles de sécurité qui nous sont aujourd'hui familières étaient alors perçues différemment. Ainsi, lors de la fête patronale de Saint-Gatien-des-Bois en 1949, c'est à pied, partant de Deauville en faisant le détour par Touques, que Raymond fit le chemin en poussant une voiture à glaces. Le retour se fit en attachant cette la voiture à glaces derrière la 5 CV Trèfle d'André Laurent, alors domicilié dans cette commune. Ils empruntèrent la côte de l'Aguesseau à Trouville. Pour qui connait cette côte, l'initiative était plutôt périlleuse.

La fin des petits pots
 L'utilisation du cornet à glace fut une nouvelle innovation. Le cornet simple, et le cornet dit "formidable", c'est à dire le cornet à deux boules sur lesquelles, en prime pour les clients fidèles, on rajoutait parfois une troisième boule. Mais le cornet introduisait un autre changement car il supprimait le fastidieux comptage des petits pots en aluminium que l'on répartissait quotidiennement pour chaque point de vente. Ce comptage était la corvée réservée aux enfants Doyennel. Quant aux cornets, on les répartissait par boites de 250 pièces. Réduction des postes de travail consécutive à l'évolution des techniques... L'arrivée du cornet aux Glaces Pompon se situe en 1948 ou 1949. Pour le premier achat, le patron avait fait le déplacement en train jusqu'à Paris afin de rencontrer, impasse de la Roquette, un fabricant de ces cornets de marque "La Bastille". Ils étaient fabriqués par la famille Catciapis. Cette impasse de la Roquette qui sentait si bon le cornet frais, est maintenant disparue, engloutie par la construction de nouveaux immeubles. Cependant, par habitude, on continuait à utiliser les non moins célèbres cornets "La Basquaise", fabriqués par la maison Gommez à Montreuil-sous-Bois.

La ruche bourdonnante
En ces années, dès les fêtes de Pâques, la maison située impasse Florian de Kergolay se transformait en ruche bourdonnante. Dès 5 heures du matin les turbines commençaient à tourner. Alors s'opérait une mystérieuse alchimie qui aboutissait à la fabrication de la crème glacée. Dans une turbine en fonte aciérée pouvant contenir 100 à 150 litres, tournant rapidement à l'intérieur d'un bac rempli de glace concassée, on versait un mélange de 50 à 60 litres de lait, oeufs, crème et concentrés de fruits. Par la force centrifuge, ce mélange remontait naturellement sur les parois de la turbine avant de se figer par le froid. A l'aide d'une longue spatule en bois d'orme fabriquée spécialement à cet effet, l'opérateur, en prenant appui sur le bord de la turbine, décollait le mélange centrifugé pour le renvoyer vers la partie basse de la turbine. Après 20 à 30 minutes, se formait cette crème onctueuse et froide si prisée des vacanciers. On vidait alors le contenu de la turbine dans des carafes de 10 à 15 litres, puis on recommençait avec un autre parfum: vanille, fraise, chocolat, pistache. La crème glacée ne devait être ni trop dure ni trop molle. Tout résidait dans le coup de main et le coup d'œil de l'opérateur. (en fait, on disait "le commis"). Quand cela n'allait pas comme souhaité, il y avait le "coup de gueule" du patron.

Avant l'électricité
Avant la turbine électrique, on avait brièvement utilisé un moteur à essence de marque BERNARD. Trop bruyant, il fut supplanté en 1947 ou 48 par un moteur électrique. Avant cette motorisation, on fabriquait tout simplement la glace manuellement, c'est à dire en faisant tourner une petite turbine de 10 litres appelée "sorbetière" en utilisant un mécanisme primitif actionné par de "l'huile de coude". Certes, les quantités fabriquées étaient moins importantes, mais le principe restait le même. Pour la conservation du froid, on utilisait des quantités importantes de gros sel dénaturé mélangé avec de la glace concassée. Ces blocs de glace provenaient de la glacière industrielle de Trouville ou elle été produite quotidiennement en grande quantité. Mélanger cette glace concassée avec du gros sel aboutissait à faire descendre cette température à moins 15 degrés et à la stabiliser ainsi plusieurs heures.

La fin d'une époque
A l'automne 1952, les Doyennel cessent leur activité et cédent le fonds à ceux-là mêmes qui le lui avaient vendu en 1939. Suzanne Doyennel et André Laurent. La transaction se fera pour la somme de 120.000 F, dont 100.000 F pour le matériel. Ainsi, les Glaces Pompon ne sortaient pas de la famille.

La période Laurent Rufin (bis)
 Redevenus propriétaires des Glaces Pompon, la famille Laurent / Doyennel ont commencé leur première saison à Pâques 1953. Ils occupaient la maison de l'impasse Florian de Kergorlay à Deauville et écriront la plus longue période d'activité des Glaces Pompon sur la plage, soit 40 années. De 1953 à 1993, ils seront.  Entre temps, sous l'impulsion de leurs cousins Ortiz de Saint-Dizier, la manière de vendre des glaces s'était considérablement modifiée. Apparaissent les batonnés glacés et autres produits sophistiqués. A Deauville, à partir des 1956, sur les voitures à glaces et triporteurs Pompon apparaitra le célèbre sigle "Miko" puis "Ortiz-Miko" qui cohabitera jusqu'en 1993 avec le sigle "Glaces Pompon". Impasse Florian de Kergorlay, on continua à fabriquer sa propre crème glacée. La maison Ortiz, par l'intermédiaire de son dépositaire local, fournira les batonnés glacés.

Le progrès progresse lentement
La motorisation des déplacements progresse. Ainsi, place des cars à Trouville - appelée également "emplacement Harache", André Laurent abandonne le triporteur à pédales pour le remplacer par un triporteur à moteur de marque Peugeot qu'il utilisera jusqu'en 1962. 1982 voit surgir une évolution considérable dans le déplacement des voitures à glaces : une modification permet dorénavant de les tracter derrière une automobile.  Par ailleurs, avant la mise en vente de cette délicieuse crème glacée, un processus bien rôdé devait s'accomplir. Ainsi, très tôt le matin, il fallait se rendre à la laiterie de Trouville afin acheter les quantités de lait nécessaires à la fabrication. Ensuite, faire bouillir ce lait puis le laisser refroidir. Puis, se rendre en triporteur (deux triporteurs souvent) à la "glacière" de Trouville pour y acquérir des "pains" de glace. La généralisation des réfrigérateurs et congélateurs supprima ces corvées matinales précédent la fabrication de la crème glacée.

Une petite boule
Sur les Planches, la voiture à glaces était attendue quotidiennement par les enfants amateurs de crèmes glacées. Certains, encore trop petits devant la voiture, se hissaient sur la pointe des pieds pour demander, les yeux pleins d'envie: "une petite boule à la vanille s'il vous plaît Madame". Ils avaient 8 ou 10 ans dans les années 50. Les années passaient; un été ils revenaient après s'être mariés, racontaient à leur conjoint comment, depuis leur enfance, ils venaient chaque jour acheter leur glace Pompon à ce même emplacement. Et de se répandre en anecdotes comme, par exemple, les grosses larmes quand, par maladresse, la petite boule tant convoitée, à peine goûtée, tombait sur le sable....

Deux générations
 Ils sont devenus employés de banque, techniciens en informatique, pilotes longs courriers, journalistes au Mondeou à Ouest-France, producteurs de Calvados. Pères de famille, ils ont conduit leurs enfants devant les voitures à glace Pompon. Devenus grand-pères ils y conduisent leurs petits enfants. Le temps a passé, les rides sont apparues. Mais on dirait que le temps n'a pas de prise sur les Glaces Pompon. Certes, les temps ont changé, la concurrence s'est considérablement accrue. Les nouvelles technologies ont permis l'implantation d'une multitude de points de vente où la glace se fabrique automatiquement et quasi intentanément dans des petites machines placées chez les boulangers, pâtissiers et autres magasins d'alimentation. Le congélateur domestique qui a trouvé sa place dans chaque foyer permet dorénavant de déguster à la maison, à n'importe quel moment de la journée et de l'année, la glace achetée dans les grandes surfaces. Le progrès engendre de nouvelles habitudes de consommation. Andrée Rufin a décidé que la saison 1993 sera la dernière afin de prendre une retraite bien méritée. Il y aura comme un grand vide sur les planches de la plage de Deauville... Mais les Glaces Pompon n'ont peut-être pas encore dit leur dernier mot.