Du Rio-pas à Deauville
Le 19 juin 2019 a marqué le centième anniversaire de présence des Glaces Pompon sur la plage de Deauville Ils sont quatre frères et une soeur, Joseph, Manuel, Fernand, Benito et Maria Ortiz. Originaires du nord de l'Espagne - les "Monts Cantabriques" et, plus précisément, le "Rio-Pas" - issus d'une famille pauvre, ils immigreront en France les uns après les autres, se retrouvant solidaires pour tenter de mieux vivre dans ce pays où la pauvreté les a poussés. En Espagne, jusqu'à l'âge de 13 ans, Manuel gardait des vaches et des moutons. Un jour de 1908, un homme qui passait dans le village l'emmena de l'autre côté de la frontière pour lui faire vendre des "plaisirs" (sortes de gateaux sucrés) sur les plages. Plus tard, Manuel deviendra un moment bûcheron, puis travaillera en Normandie chez un marchand de glaces d'Evreux nommé Ruiz. Dans la même période, un de leurs cousins, Luiz Ortiz, est également arrivé en France dans les mêmes conditions et, après maintes vicissitudes, s'établira à Saint-Dizier. C'est une autre histoire de marchands de glaces, mais combien parallèle.

Deauville le 19 juin 1919
C'est en 1919 que commença à Deauville l'histoire des Glaces Pompon. Cependant, il se dit qu'une famille Diégo, d'origine espagnole, aurait déjà exercé cette activité sur la "côte normande" avant 1919. Cela est bien vague... Quant au terme "Glaces Pompon" désignant l'enseigne commerciale, l'information sur son origine est plus fiable car, en juillet 2021, provenant de descendants d'une famille espagnole maintenant établis dans le sud de la France, nous est parvenue une photo prise début années 30 à Honfleur. Photo d'un cheval attelé à une voiture à glaces sur laquelle, en grands caractères, est écrit "GLACES POMPONS". Le vendeur se nomme RUIZ, lui aussi originaire de cette même région en Espagne.

En juin 1919, les frères Fernand et Manuel Ortiz se retrouvèrent à Deauville ayant appris qu'un certain Diégo, lui aussi d'origine espagnole, mettait en vente un lot de plusieurs voitures à glaces et un four à griller les les marrons. L'affaire fut conclue pour 7000 frs de l'époque. La vente des premières glaces par la fratrie Ortiz commença exactement ce jour du 19 juin 1919. La saison suivante, deux autres voitures seront achetées auprès d'un frère de Diégo qui résidait à Saint Valéry-en-Caux dans la Seine Inférieure. D'ailleurs, on notera que les glaciers Ortiz ont tout particulièrement prospéré dans ce département ainsi que dans l'Eure. Citons Victoria Ortiz à Bolbec, Antoine Ortiz à Evreux, Roger et José Ortiz à Bernay, Ramon Ortiz et Ramona Gutierrez à Pont-Audemer. Sans oublier les apparentés tels les Martinez à Rouen et Oria à Fécamp, Ruiz à Evreux, Cobo à Cabourg.

Dispersion du groupe des quatres
En 1921, la saison se poursuivra sans Joseph qui s'est momentanément séparé du groupe alors que Manuel et sa soeur Maria se lançaient dans une activité de marchands de fruits et légumes rue du Moulin à Vimoutiers dans l'Orne. Mais sur la côte normande, Fernand continuera seul et parfois avec Joseph, jusqu'en 1927. Il s'établira ensuite à Lisieux où il poursuivra son activité. Il y rencontrera Alice et l'épousera. Un certain moment Fernand et Alice délaisseront les glaces car, à cette époque, la construction de la Basilique avait commencé. De nombreux ouvriers italiens travaillaient sur ce grand chantier. Alors, rue du Moulin à Tan, Fernand et Alice ouvrirent un restaurant. Les ouvriers italiens y prendront pension.  En 1932, Fernand reprendra son activité de glacier vendeur ambulant. Les "Glaces Ortiz" de Lisieux, avec leurs voiturettes à bras et triporteurs à pédales, puis à moteur, ne cesseront d'être présents sur la place Thiers et dans les fêtes de villages de la région. C'est dans l'une de ces fêtes que l'on verra apparaître, pour la première fois, le fameux triporteur à moteur Juéry. (la maison Juéry à Paris, s'était d'abord spécialisée dans la fabrication des pousse-pousse utilisés comme taxi à traction humaine en Indochine, alors colonie française. Par la suite, elle déversifiera son activité en fabricant des triporteurs).

Les glaces Pompon sont exquises
La qualité des glaces Ortiz a fait croître la réputation de la marque dans le Pays d'Auge. Joseph, l'ainé, avait transmis son savoir-faire à ses frères. Il suffisait d'apercevoir une voiture ou un triporteur à l'enseigne Ortiz pour que se forme rapidement une queue de clients impatients. Les glaces de Fernand Ortiz développeront Lisieux et deviendront par la suite, sous l'impulsion de Raymond, fils de Fernand Ortiz, une importante entreprise de distribution de produits congelés. Des générations de Lexoviens se souviendront de la voiture à glaces Ortiz qui séjourna de nombreuses années place Thiers.

Une vieille famille vimonastérienne
Lorsqu'elle rencontra Manuel Ortiz à Vimoutiers en 1921, Esther Doyennel, était la troisième d'une famille de 11 enfants issus de Louis Doyennel et Marie Bricoté. Née le 02/08/1900 à Vimoutiers, elle descendait par son père d'une vieille famille d'agriculteurs dont on trouve les origines dans les archives départementales de l'Orne depuis 1629. Ses ançêtres les plus anciens connus depuis le 17ème siècle étant nés ou ayant vécu à Vimoutiers ou dans les paroisses environnantes. Au 11ème siècle, les moines de l'Abbaye de Jumièges, propriétaires d'une ferme à Vimoutiers, en avaient fait don au doyenné de cette commune (le doyenné regroupant plusieurs paroisses sous l'autorité d'un doyen). On peut penser que là se situe l'origine du patronyme Doyennel, c'est à dire les personnes attachées ou se louant sur le domaine du doyenné.

Rue du Moulin à Vimoutiers
La vie à Vimoutiers aura été difficile pour Manuel Ortiz. La présence de cet immigré espagnol, installé à son compte, rencontra une forte hostilité de la part de certains commerçants de la rue du Moulin qui menèrent contre lui une campagne de dénigrement. Outre cela, Esther Doyennel avait été mise en quarantaine par sa famille condamnant une telle fréquentation. Ainsi, peu de temps après leur mariage en décembre 1922, la coalition famille-commerçants contraindra le jeune couple à quitter rapidement Vimoutiers. Ils iront vivre à Lens dans le Pas de Calais. Durant l'hiver, Manuel travaillera dans les mines de charbon mais continuera à vendre des légumes et des glaces durant l'été.

De la mine de Lens à la plage de Deauville
En 1927, c'est le retour en Normandie. Poursuivant le même objectif, Manuel y retrouva ses deux frères, Fernand et Joseph qui continuaient à vendre des glaces à Deauville et à Lisieux. Entre-temps, deux enfants étaient nés à Lens, Jeanine et Manuella. Cette même année 1927, Fernand Ortiz céda le fonds de glaces à Manuel et Esther. Le jeune couple s'installa au même endroit, dans une remise encore existante située 12 rue Thiers à Deauville. Raymond Doyennel, frère d'Esther, les accompagnait et sera employé en tant que commis chez eux durant la saison 1928. Ensuite, Raymond s'engagera dans la marine coloniale. Plus tard, à l'occasion de ses permissions, un jour arrivant de Saïgon ou de Shanghaï, une autre fois de Nagasaki ou Nankin, pendant quelques jours, il lui arrivera de vendre des glaces Pompon..

La rue Thiers à Deauville
Pour vivre et travailler dans cette "remise" ( hangar), Manuel, homme courageux et imaginatif, construira un four à coke avec des briques réfractaires et de la chaux. Four destiné à bouillir le lait nécessaire à la fabrication la crème glacée. On la fabriquait au moyen d'une sorbetière pouvant contenir 10 à 12 litres de lait, appelée sorbetière, que l'on faisait tourner rapidement à l'aide d'un mécanisme rudimentaire actionné par une manivelle. Au centre de cette turbine, deux batteurs en bois, semblables à ceux d'une baratte à beurre, tournent à contre sens. Manuel et Esther vendront ces glaces sur le pont Deauville / Trouville et devant la gare routière de Deauville. Ils se déplacent en poussant des voiturettes en bois, montées sur des roues de carriole. La glace se conservait très bien, même par grande chaleur, car le récipient - appelé carafe - contenant le délicieux produit, était situé dans un grand baquet en bois dans lequel avaient été placés une grande quantité de morceaux de glaces concassés ainsi que du gros sel, le tout "sanglé" par des morceaux de toile de jute - d'anciens sacs à pommes. A cette époque, on ne connaîssait pas d'autre procédé d'isolation thermique... On ne connaîssait pas non plus le cornet gauffré, on servait la glace dans des petits pots en carton à l'aide d'une palette en bois ou métallique.

On est loin d'être riche car, sur la côte, la saison de vente de glaces est courte. Même lorsque la saison avait été bonne, il fallait passer l'hiver sans vendre. La mode n'était pas encore arrivée de déguster des glaces en dehors de la période estivale. Le réfrigérateur et le congélateur ne faisaient pas encore partie du mobilier ménager. Alors, l'hiver, on vendait des marrons chauds.
Pour vivre dans cette remise qui n'était pas destinée à l'habitat, Manuel y aménagea un endroit plus confortable. Il y parvint en utilisant des lattes de bois, des morceaux de cagettes à légumes et du papier d'emballage. Dans cette remise de la rue Thiers naîtra une de leurs nièces dont le premier berceau fut une cagette à melons reconvertie dans un usage inattendu.... Quelques années plus tard, en 1930, après avoir constitué un petit pécule, Manuel et Esther s'établiront sur une ferme à Saint-Gatien-des-Bois où ils resteront jusqu'en 1958. Ils céderont le fonds "Glaces Pompon" à Suzanne et André Laurent. Suzanne était la soœur d'Esther. L'affaire ne sortait pas de la famille.

Les Ortiz rencontrent des Ortiz
Les Ortiz des Glaces Pompon et les Ortiz fondateurs du groupe Ortiz-Miko à Saint-Dizier. Le groupe Ortiz-Miko a pour origine Luiz Ortiz, né comme ses cousins Manuel, Fernand, Joseph et Maria dans la même région d'Espagne. Luiz est arrivé en France en 1905 dans les mêmes conditions que Manuel en 1908. En 1911, il vendait des "plaisirs" à Nancy. En 1913, ouvrier dans une verrerie à Clichy puis, en 1918, à Rochefort. Dans les années 20, il vendra de glaces dans la région de Saint Dizier. L'activité des deux cousins marchands de glaces s'est donc développée parallèlement. Luiz et sa femme Mercédès auront cinq fils, Louis, Joseph, Jean, Vidal et André. Voir le site du musée Ortiz-Miko à Saint-Dizier Musée Ortiz-Miko à Saint-Dizier

La période Laurent
 André Laurent et Suzanne Doyennel s'étaient rencontrés eux aussi à Vimoutiers où ils se marièrent en 1923. Succédant à Manuel et Esther, André et Suzanne commencèrent leur première saison de vente de glaces Pompon en 1934. Ils conserveront la remise de la rue Thiers, mais habiteront à Trouville rue d'Alger. A cette époque, André Laurent était le seul à posséder une automobile, une Citroène 5 CV Trèfle. Ainsi, dans les années 30, se rendait-il à son emplacement de vente Hotel du Golfe, sur les hauteurs de Deauville, en utilisant sa voiture dans laquelle il avait aménagé un emplacement pour le bac à glace. Il est donc l'initiateur des premières Glaces Pompon motorisées !! L'année 1938 sera leur dernière saison. Raymond, frère de Suzanne, avait décidé à quitter la marine. Afin de se réintégrer en France, il rachèttera le fonds des Glaces Pompon. Pour avoir suivi Manuel et Esther à Lens en 1927, il connaissait déjà le métier.

Les années d'après guerre
Commencée en 1939 mais aussitôt stoppée par la guerre, cette période verra, dès la Libération de la France par les Alliés, une importante expansion des Glaces Pompon sur Deauville et Trouville. Les Français respiraient enfin et recommençaient à vivre normalement. Durant les mois d'été, sur la "Côte fleurie", par le train, en bicyclette, en tandem, en car, on voyait arriver des milliers de vacanciers. Débutait alors la grande vogue des cyclomoteurs, dont les premiers modèles sont tout simplement des bicyclettes ou des tandems sur lesquels a été adapté un petit moteur deux temps pétaradant et fumant sous la charge du matériel de camping. Puis viendront les premiers scooters Peugeot et Lambretta, bientôt supplantés par la célèbre Vespa.