Du Rio-Pas à Deauville.
C'est en 1919 que commence l'histoire des glaces Pompon à Deauville. Encore que l'utilisation du verbe "commencer" ne soit pas exacte car il semble qu'une famille DIEGO, d'origine espagnole, exerçait déjà cette activité sur la côte normande avant 1919. Quant au terme "Glaces Pompon" désignant l'enseigne commerciale, son origine n'a pu jusqu'alors être établie. Sinon à savoir que plusieurs glaciers ambulants de cette époque utilisaient également cette enseigne, à Honfleur par exemple.
Ils sont quatre frères et sœur, Joseph, Manuel, Fernand et Maria ORTIZ. Originaires d'une région du nord de l'Espagne, dans les monts Cantabriques appelée le Rio-Pas. Issus d'une famille pauvre, ils immigreront en France les uns après les autres, se retrouvant solidaires pour tenter de mieux vivre dans ce pays où la misère les a poussés. En Espagne, jusqu'à l'âge de 13 ans, Manuel gardait des vaches et des moutons. Un jour de 1908, un homme qui passe dans le village va l'enmener de l'autre côté de la frontière pour lui faire vendre friandises nommées "plaisirs". Plus tard, Manuel deviendra bûcheron, puis travaillera chez un marchand de glaces à Evreux nommé RUIZ. Dans la même période, un de leurs cousins, Luis ORTIZ, arrive en France dans les mêmes conditions et, après maintes vicissitudes, s'établira à Saint-Dizier. C'est une autre histoire de marchand de glaces, mais combien parallèle.

Le 19 juin 1919
En juin 1919, Fernand et Manuel ORTIZ se retrouvent à Deauville car ils ont appris qu'un certain DIEGO, lui aussi d'origine espagnole, mettait en vente un lot de sept voitures à glaces et une machine à fabriquer des marrons chauds. L'affaire est conclue pour 7000 F de l'époque. La vente des premières glaces par les quatre frères ORTIZ a commencé ce jour du 19 juin 1919. En 1920 deux autres voitures seront achetées auprès d'un frère de DIEGO qui résidait à Saint-Valéry-en-Caux dans la Seine Inférieure.

La dispersion du groupe des quatre
En 1921, la saison se poursuivra sans Joseph qui se séparera momentanément du groupe. Manuel partira avec sa sœur Maria s'installer marchand de légumes dans l’Orne à Vimoutiers. Fernand continuera seul à Deauville, parfois avec Joseph jusqu'en 1927 puis s'établira à Lisieux où il continuera son activité de glacier. Il y rencontrera Alice qu'il épousera. Un certain moment Fernand et Alice délaisseront le travail de glacier car, en 1928, les travaux de construction de la Basilique débuteront. Beaucoup d'ouvriers italiens travaillent sur cet immense chantier. Fernand et Alice ouvrent alors, rue du Moulin à Tan, un restaurant où prendront pension une partie de ces ouvriers italiens. En 1932, Fernand reprend son activité de vendeur ambulant. Les "Glaces ORTIZ" de Lisieux, avec leurs voitures à bras et triporteurs à pédales, ne cesseront d'être présentes sur la place Thiers et dans les fêtes de villages de la région. C'est dans l'une de ces fêtes que l'on verra apparaître pour la première fois le fameux triporteur à moteur Juéry. (La maison Juéry à Paris, s'était spécialisée dans la fabrication des pousse-pousse utilisés comme taxi à traction humaine en Indochine, alors colonie française. Par la suite, elle diversifiera son activité en fabricant des triporteurs pour les marchands de glaces).

Les glaces Ortiz sont exquises
La qualité des glaces ORTIZ fait croître la réputation de la marque dans le Pays d'Auge. Joseph, l'aîné, avait une réputation de fameux glacier et avait su transmettre son savoir faire à ses frères. Il suffisait d'apercevoir une voiture ou un triporteur à l'enseigne ORTIZ pour que se forme alors une queue de clients impatients. La famille ORTIZ développera sa propre activité à Lisieux et deviendra par la suite, sous l'impulsion de Raymond ORTIZ, une importante affaire de produits congelés dans la région. Mais des générations de Lexoviens se souviendront de la voiture à glace ORTIZ présente de nombreuses années place Thiers.

Une vieille famille vimonastérienne
Lorsqu'elle rencontre Manuel ORTIZ à Vimoutiers en 1921, Esther DOYENNEL est une belle jeune fille blonde, la troisième d'une famille de 11 enfants, de Louis DOYENNEL et de Marie BRICOTE. Née le 02/08/1900, hameau du Calvaire à Vimoutiers, elle descend par son père d'une famille d'agriculteurs dont on trouve les traces dans les archives départementales de l'Orne depuis 1629. Tous ses ancêtres d’Esther ont vécu depuis le 17ème siècle à Vimoutiers et ses environs.
Au 11ème siècle, les moines de l'Abbaye de Jumièges, propriétaires d'une ferme à Vimoutiers, en font don au doyenné de cette commune (le doyenné regroupant plusieurs paroisses sous l'autorité d'un doyen). On pense que là se situe l'origine du nom DOYENNEL, c'est à dire les personnes qui travaillaient sur cette ferme du doyenné.
Louis, père d'Esther, est fils unique et pouvait espérer hériter de la belle exploitation agricole de son père François. Mais en 1892, Marie LEHOUX, femme de François et mère de Louis, décède à l'âge de 52 ans. Après un veuvage de 9 années, François se remarie en 1901 avec Rosalie HOUEL, veuve THOUIN. Des incompatibilités d'humeur entre Marie BRICOTE et son beau-père François aboutiront en 1903, lors du décès de celui-ci, à priver Louis DOYENNEL de la succession qui sera transmise en grande partie aux enfants de la seconde épouse de François. Louis  recevra seulement deux petites maisons situées rue des Près-Gâteaux à Vimoutiers.

Les DOYENNEL sont alors conduits à se placer comme gardiens dans différentes fermes des environs de Vimoutiers, chez DUHAMEL à Malvoue en particulier. La famille vit chichement, est d'une grande piété et très conformiste. Longtemps on parla de l'extrême rigueur de la grand-mère Marie BRICOTE dont l'avarice était proverbiale. Simone, l'une des filles, entrera au couvent des Clarisses à Alençon où elle restera cloîtrée jusqu'à sa mort en 1940. Esther, la plus délurée, est placée chez le Docteur DENTU, maire de Vimoutiers, qui deviendra sénateur de l'Orne. Raymond entrera à 13 ans comme apprenti menuisier chez GOUTTIER.

Esther et Manuel se rencontrent
C'est en faisant les achats quotidiens pour la famille DENTU qu'Esther fera connaissance en 1921 avec un immigré espagnol, Manuel ORTIZ, qui avait ouvert un magasin de fruits et légumes rue du Moulin à Vimoutiers. Esther a bien des prétendants, mais c'est pour ce bel Espagnol que son cœur met à battre. Ils se marieront fin décembre 1922. Mariage au grand dam des parents d’Esther qui n'accepteront absolument pas une telle union. Aucun membre de la famille DOYENNEL ou proche n'assistera à la cérémonie. Anne-Marie, fille du Docteur DENTU sera présente, comme le révèle la traditionnelle photo de mariage.

Rue du Moulin
Pour Manuel ORTIZ, la vie est difficile à Vimoutiers. La présence de cet immigré espagnol qui s'installe à son compte, rencontre une certaine hostilité de la part de quelques commerçants de la rue du Moulin qui mènent contre lui une véritable campagne de dénigrement. En outre, la famille DOYENNEL a mis le jeune couple en quarantaine. Raymond, le jeune frère d'Esther leur rend visite en cachette. Ainsi, peu de temps après le mariage, la coalition famille-commerçants les contraint à quitter Vimoutiers. Ils s'installeront dans le Pas de Calais, à Lens. Manuel travaillera dans la mine l'hiver et continuera à vendre des primeurs et des glaces l'été. Plus tard, le jeune Raymond les y suivra, travaillant lui aussi à la mine et vendant des glaces qu'il apprend à fabriquer avec Manuel.

De la mine de Lens à la plage de Deauville
En 1927, c'est le retour en Normandie où, poursuivant le même objectif, Manuel retrouve ses deux frères, Fernand et Joseph, qui continuent à vendre des glaces à Deauville et Lisieux, Entre-temps, deux enfants sont nés à Lens, Jeanine et Manuella.
Cette même année, Fernand ORTIZ cède le fonds de glaces à Manuel et Esther qui s'installent au même endroit dans un local 12 rue Thiers à Deauville. Raymond DOYENNEL, là encore, les accompagnera comme commis durant la saison 1928 avant de s'engager dans "la Coloniale". Plus tard, à l'occasion de ses permissions, un jour arrivant de Saigon ou Shanghai, Raymond DOYENNEL vendra des glaces Pompon sur la plage de Deauville.

La rue Thiers à Deauville
Pour vivre et travailler dans ce local rue Thiers, Manuel, homme courageux et imaginatif, commence à construire, avec des briques réfractaires et du ciment, un four à coke destiné à chauffer le lait nécessaire à la fabrication des glaces. Cette glace, on la fabrique dans une petite "turbine sanglé" de 10 litres, appelée sorbetière que l'on fait tourner à la main. Plus tard viendra la manivelle qui met en mouvement un mécanisme constitué de pignons. Au centre de cette turbine, un batteur en bois, semblable à celui d'une baratte à beurre, tourne à contre sens. Manuel et Esther vont vendre ces glaces, sur le pont entre Deauville et Trouville et devant la gare routière de Deauville. Ils officient avec des voitures en bois montées sur des petites roues de carriole qu'ils poussent devant à l'aide de deux brancards. La glace se conserve très bien, même par grande chaleur, car le récipient en acier étamé - appelé carafe - contenant le délicieux produit est placé dans un grand baquet en bois dans lequel on a placé des glaçons et du gros sel, le tout  "sanglé" par deux ou trois sacs en toile de jute (d'anciens sacs à pommes). A cette époque, on ne connaît pas d'autre procédé d'isolation thermique. On ne connaît pas non plus le cornet, on sert la glace dans des petits pots en carton à l'aide d'une petite palette.
On n’est pas riche car la saison des glaces est courte sur la côte normande. Même quand la saison a été bonne, il faut ensuite passer l'hiver sans vendre car la mode n'est pas encore venue de manger des glaces toute l'année. Le réfrigérateur et le congélateur ne font pas encore entrés dans mobilier des ménages. Alors, l'hiver, pour vivre on vend des marrons chauds.
Pour vivre dans ce local type hangar qui n'est pas destinée à l'habitat, Manuel va y effectuer des aménagements pour le rendre plus confortable. C'est en utilisant des lattes de bois, des morceaux de cagettes à légumes et du papier d'emballage, que Manuel aménagera dans la remise un logement pour sa famille. Dans cette remise de la rue Thiers où naîtra une de leurs nièces dont le premier berceau fut une cagette à melons reconvertie dans un usage inattendu. Quelques années plus tard, en 1934, après avoir constitué un petit pécule, Manuel et Esther iront s'établir sur une ferme à Saint Gatien des Bois où ils resteront jusqu'en 1958. Ils ont cédé le fonds de commerce à Suzanne et André Laurent. Suzanne était la sœur d’Esther. L'affaire ne sortait pas de la famille.

  Les Ortiz rencontrent les Ortiz
On s'interroge parfois sur les liens entre les ORTIZ des Glaces Pompon, et les ORTIZ, fondateurs du groupe ORTIZ MIKO à Saint-Dizier.
Le groupe ORTIZ-MIKO a pour origine Luis ORTIZ, né comme ses cousins Manuel, Fernand, Joseph et Maria dans la même région d'Espagne. Luis arrive le premier en France en 1905 dans les mêmes conditions que connaîtra Manuel en 1908. On le retrouve vendant des "plaisirs" à Nancy en 1911, ouvrier dans une verrerie à Clichy en 1913, manoeuvre en 1918 à Rochefort, et vendeur de glaces ambulant dans la région de Saint Dizier dans les années 20. Leur activité de marchand de glaces s'est développée parallèlement et séparément. Luis et son épouse Mercédès auront cinq fils, Louis, Joseph, Jean, Vidal et André. Ce dernier, pour échapper au S.T.O durant la guerre, saute du train à Dijon et trouve refuge à Saint-Gatien-des-Bois où il rencontre Jeanine, fille de Manuel Ortiz. C'est là qu'ils se marieront en 1945. Ainsi, Jeanine ORTIZ, en épousant André ORTIZ, entra-t-elle dans cette famille communément appelée ORTIZ-MIKO qui, à cette époque, n'a pas encore la dimension nationale et internationale qui sera la sienne par la suite. (voir l'ouvrage de Jean GARRIGUES "MIKO LE GOUT DE L'ENTRACTE", Éditions du MAY).

 La période Laurent
André LAURENT et Suzanne DOYENNEL s'étaient rencontrés eux aussi à Vimoutiers où ils se marièrent en 1923. LAURENT, c'était un nom bien de chez nous. Mais André avait dû présenter à la mère de Suzanne son livret militaire pour démontrer qu'il n'était pas un étranger. Une fois suffisait ! Alors toute la famille pourrait aller la tête haute à la cérémonie de mariage. Mais c'était compter sans le père, Louis DOYENNEL. Rancunier comme pas un, il refusa obstinément de paraître. Puisque sa femme lui avait fait interdiction d'aller au mariage de sa fille Esther, il n’ira pas au mariage de Suzanne. C'est ainsi que longtemps après, les enfants et petits-enfants regardant la photo du mariage, chercheront vainement où était le grand-père Doyennel. Non, il n'était pas sur la photo.
Succédant à Manuel et Esther, André et Suzanne commencent leur première saison en 1931. Ils conserveront le local de la rue Thiers mais habiteront à Trouville rue d'Alger. La saison d'été terminée, ils vendront du poisson à domicile à l'aide de remorques tirées derrière une bicyclette et, plus tard, avec une Citroën B2. 1938 sera leur dernière saison. Provisoirement comme on le verra. Raymond DOYENNEL frère de Suzanne, se décide à quitter la coloniale et rachète le fonds de commerce de glaces. Pour avoir suivi Manuel à Lens en 1927, il connaissait déjà le métier.

Les années d'après-guerre
Commencée en 1939, mais aussitôt stoppée par la guerre, cette période verra dès la Libération une importante expansion des Glaces Pompon sur Deauville et Trouville. La France respire, revit. Durant les mois d'été, arrivent des milliers de vacanciers sur la côte, par le train, en bicyclette, en tandem, en car. C'est le début de la grande vogue des cyclomoteurs, dont les premiers modèles sont tout simplement des bicyclettes ou des tandems sur lesquels on a adapté un petit moteur « deux temps » pétaradant et fumant sous la charge du matériel de camping. Puis viendront les premiers scooters Peugeot et Lambretta, bientôt supplantés par la fameuse Vespa.

Trouville et Deauville hier
Le pont des Belges entre Trouville et Deauville est provisoirement en bois et n'a pas encore été reconstruit et enlaidi par les deux sémaphores en béton. La place Morny est encore dépourvue de ses jets d'eaux, l'hôtel La Fresnay, ancienne Kommandantur allemande, est redevenue une villa, l'école des garçons se verra dotée d'un deuxième étage, l'orphelinat de l'avenue de la République tenu par les Soeurs dominicaines accueille plus de 100 enfants orphelins. Le chanoine GERMAIN a remplacé le vieux curé 'LAINE décédé en 1949. Chaque soir, avant la nuit, le garde-champêtre Maillet parcourt les rues de la ville pour allumer un à un les lampadaires électriques. Le parti communiste local, dirigé alors par un épicier du nom de ROCHEREUIL, tient alors le haut du pavé et organise fêtes et meetings qui remplissent la salle des fêtes avenue de la République. Les ouvriers de Trouville et Deauville prennent chaque matin la micheline pour aller travailler à la reconstruction de la ville de Lisieux bombardée en 1944.
Deauville avait encore son visage de petite ville balnéaire avec ses nombreuses villas en style baroque où les riches parisiens venaient passer leurs vacances, emmenant avec eux leurs domestiques. Les ouvriers, en congés-payés - leur durée était fixée à 15 jours depuis 1936 -côtoyaient de richissimes américains circulant au volant de rutilantes Cadillac, Buick, Chevrolet.
Nombre de rues n'étaient pas encore goudronnées. En 1950, au casino de Trouville, en une nuit, le roi Farouk perdait 32 millions à la roulette; l'Aga-Khan et la Bégum déjeunaient au restaurant la Régence à Trouville; on découvrait le Coca-Cola et la Barbe à papa; la nuit, les jeunes dansaient le be-bop; sur la plage, on trouvait de temps à autre des engins explosifs oubliés depuis la guerre; on servait la soupe pour les chiens dans des casques allemands, témoignages d'un départ précipité....

Place des cars
A Trouville, sur la place dite « des cars », côté gauche du casino, arrivaient quotidiennement des centaines de vacanciers d'un jour qui viennent "voir la mer pour y faire trempette". Ils n'arrivent pas de très loin, de l'Orne, du Calvados, de l'Eure, de la Sarthe, de la Mayenne. Originaires des milieux agricoles, beaucoup d'entre eux voient la mer pour la première fois et, par la même occasion, découvrent "les Glaces Pompon". Après le pique-nique qu'ils ont emporté dans un panier et qu'ils auront déballé sur la plage (cidre, pâtés, rillettes, pommes à couteau, sans oublier la petite bouteille de Calva), il vont se hasarder à goûter cette crème glacée, c'est à dire les glaces Pompon. Première réaction : que c'est froid ! Les enfants en réclament une deuxième fois. 15 francs la petite boule, 25 francs la grosse boule. On servait alors les boules de glace dans des petits pots en aluminium accompagnés de petites cuillères en bois. On ne léchait pas la glace, on la portait à sa bouche par petites quantités à l'aide de cette spatule. Un brave paysan qui, naïvement, avait voulu ingurgiter d'un coup la boule glacée faillit s'étrangler tant le froid l'avait surpris. Comme il avait la tête près du bonnet, il en fit de violents reproches au vendeur. Cela faillit mal tourner. Disons que la boule glacée expulsée a frôlé la tête du vendeur. On fut à deux doigts d'en venir aux mains.

Quand on patoisait encore
Aussi étonnant que cela puisse paraître aujourd'hui, certains de ces vacanciers d'une journée rencontrés sur la plage parlaient parfois un patois peu compréhensible pour les Deauvillais / Trouvillais. Il fallait leur faire répéter ce qu'ils souhaitaient. Les "hussards de la République" n'avaient pas encore éradiqué les  patois ancestraux restés vivaces en Normandie.

L'expansion Pompon
Pleine expansion pour les Glaces Pompon dans ces années. Certains jours d'été on a compté jusqu'à 17 personnes employées, avec des points de vente aux endroits suivants sur Trouville et Deauville :  Place dite des cars, 2; la Poissonnerie, 1; le Pont, 1; les Planches à Deauville, 4; devant chez Rochereuil, 1; au Golf, 1; Bénerville, 1; passage du Tour de France à Pont- Lévêque, 3; champ de courses à Deauville 2.

Un droit d'usage coutumier
Ces emplacements de ventes avaient une origine imprécise. Probablement créés par la coutume depuis la première guerre, ils acquièrent au fil du temps une valeur commerciale, puis s'insèrent dans la réglementation municipale qui vient officialiser après coup une pratique dont l'origine lointaine n'avait pas de base officielle définie. Ainsi, par lettre du 18 mai 1947, Mr ROUSSEAU, Adjoint au Maire, après avis de la commission des bains, autorise Robert DOYENNEL à occuper un emplacement sur la plage. Autorisation renouvelée en 1949 puis surchargée du visa du commissariat de police le 11 mars de la même année. Le 4 avril 1949, Mr ROUSSEAU avait également autorisé Mr Louis COBO à exercer le commerce de crèmes glacées au lieu et place de Mme Louis BAUR, sur la plage à l'extrémité de la rue Hoche et à la gare routière de Deauville. Le 12 mai 1951, ces deux emplacements étaient cédés par Mr COBO à Robert DOYENNEL. La coutume, un des éléments constitutifs du droit, mais aussi constitutif de valeurs patrimoniales.

Le mystère de la voiture en chêne
Robert DOYENNEL, avait donc racheté le fonds de commerce en 1939 à sa soeur Suzanne. Elle-même, comme dit précédemment l'avait acquis de Manuel ORTIZ. Dur au travail, il entreprend de restaurer plusieurs voitures "en bois", fait l'acquisition de triporteurs à pédales, puis d'un triporteur à moteur Juéry. Mais la reine des voitures, celle que les vacanciers prennent en photo, c'est la célèbre  "voiture en chêne". Une véritable œuvre d'art, avec des panneaux  sculptés dans la masse, habillée de colonnes de cuivre torsadées. Elle avait été acquise par Manuel et Fernand ORTIZ en 1919 auprès d’un nommé DIEGO. Sa véritable origine n'a jamais pu être déterminée.

Les premières voitures en fer
En 1950, c'est l'acquisition de la première voiture en fer montée sur pneumatiques. (Jusqu'alors, toutes les voitures à glace étaient en bois, équipées de roues identiques à celles des charrettes. On l'appellera doc la "voiture neuve". En 1951, c'est l'acquisition d'une deuxième voiture en fer équipée d'un éclairage autonome par batterie. Une voiture qui a de l'allure. Elle était encore dotée de brancards mais pouvait également être tractée par une automobile. Cette dernière acquisition marque un changement car on ne se tient plus derrière la voiture pour servir, mais on monte par une petite porte à l'intérieur où un emplacement est aménagé pour le vendeur. De cet emplacement on surplombe un peu les clients. Ces deux voitures prestigieuses sont attribuées aux vendeuses qui tiennent les meilleurs emplacements sur les planches à Deauville où, 40 après, la dernière était toujours en service avec Andrée Rufin, nièce de Raymond DOYENNEL et de Manuel ORTIZ. Cette voiture, des milliers de touristes l'ont photographiée. De Vladivostok au Cap de Bonne Espérance on est certain d'en trouver des photos.

L’équipe des casse-cou
A l'époque, toutes les voitures à. glace sont encore poussées à la main. Chez les DOYENNEL on ne connaît pas le crochet d'attelage, d'ailleurs on n'a pas d'automobile. Ainsi, chaque jour, c'est un défilé aller-retour en début et fin de journée à travers Trouville-Deauville où l'on voit des hommes en vestes blanches pousser ces voitures à glace sur lesquelles trônent d'immenses couvercles coniques cuivrés ou argentés. Les points de vente les plus éloignés sont desservis par des triporteurs à pédales. Parfois les commis facétieux, au grand dam du patron, organisent des courses de vitesse avec les triporteurs ou s'ingénient à rouler acrobatiquement sur deux roues, avec le risque de déjanter et la certitude de voiler les roues. Ce qui fournit du travail à la maison Lucas, chargée de l'entretien de ces tricycles. Une fois, l'idée vint à cette joyeuse équipe de faire une cordée de plusieurs triporteurs tractés par celui qui était motorisé. Dans la côte du Golf, ce fut la catastrophe. D'un des tricycles, il ne resta que ferraille et débris de bois et, pour son conducteur, plaies et bosses. En prime, une sacrée engueulade par le patron. Heureusement, le triporteur à moteur était indemne, ainsi que son téméraire conducteur.

La fin des petits pots
L'utilisation du cornet à glace fut une nouvelle innovation. Le cornet simple, et le "Formidable", c'est à dire le cornet à deux boules sur lesquelles, en prime pour les clients fidèles, on rajoutait parfois une troisième boule. Mais le cornet introduisait un autre changement : il supprimait le comptage fastidieux des petits pots en aluminium que l'on répartissait quotidiennement pour chaque point de vente. Ce comptage était la corvée réservée aux enfants DOYENNEL. Ils n'étaient pas faciles à compter ces centaines de petits pots. Alors que les cornets, on les répartissait par cartons entiers de 250 pièces. Réduction des postes de travail consécutive à l'évolution des techniques....
L'arrivée du cornet aux Glaces Pompon se situe en 1948 ou 1949. Le patron se rendit à Paris par le train - locomotive à vapeur bien-sûr, pour aller rencontrer, impasse de la Roquette, à proximité de la prison pour femmes aujourd'hui disparue, un fabricant de ces cornets de marque "La Bastille" fabriqués par la famille CATCIAPIS. Cette impasse de la Roquette, qui sentait si bon le cornet frais, est disparue, engloutie par de nouveaux immeubles. Cependant, par habitude, on continuait à utiliser les non moins célèbres cornets "La Basquaise" fabriqués par la maison Gommez à Montreuil-sous-Bois.

La ruche bourdonnante
En ces années, dès les fêtes de Pâques, la maison située impasse Florian de Kergolay à Deauville, se transformait en ruche bourdonnante. Dès 5 heures du matin les turbines commençaient à tourner. Alors prenait forme cette mystérieuse alchimie qui, à partir de lait, crème fraîche, œufs, concentrés de fruits, va aboutir à la fabrication de la crème glacée.

Révélations sur un secret
Dans une turbine de fonte aciérée pouvant contenir 100 à 150 litres, tournant dans un baquet rempli de glace concassée, entraînée par un moteur électrique et courroie sur poulies, on versait un mélange de 50 à 70 litres de lait, œufs, crème et concentrés de fruits. Par la force centrifuge, ce mélange avait une tendance naturelle à remonter vers le bord supérieur de la turbine tournant à grande vitesse. A l'aide d'une longue palette en bois d'orme fabriquée spécialement à cet effet, l'opérateur s’arque-boutant, décollait le mélange centrifugé pour le renvoyer vers le bas. Après 20 à 30 minutes, se formait cette crème glacée et onctueuse si prisée des gourmets. On vidait le contenu de la turbine dans des "carafes" en acier étamé de 10 litres, puis on recommençait avec un autre parfum : vanille, fraise, chocolat, pistache. La glace ne devait être ni trop dure ni trop molle. Tout résidait dans le coup de main et le coup d'œil de l'opérateur (en fait, on disait le commis).

Avant l'électricité
Avant la turbine électrique, on utilisait un moteur à essence de marque Bernard. Trop bruyant, il fut supplanté en 1948 par un moteur électrique dont l'utilisation dans un milieu très humide posa quelques problèmes d'isolation. Avant le moteur à essence, on fabriquait tout simplement la glace à la main, c'est à dire en faisant tourner une petite turbine de 10 litres appelée "sorbetière" à l'aide d'un mécanisme entraîné par une manivelle, elle-même actionnée par de l'huile de coude. Certes, les quantités fabriquées étaient moins importantes, mais le principe restait le même.

Du sel pour faire des glaces
Sait-on aussi qu'il convenait d'utiliser des quantités importantes de gros sel dénaturé que l'on mélangeait avec de la glace concassée. Du sel pour fabriquer de la crème glacée ? En effet la glace concassée issue de la glacière industrielle de Trouville produisait une température d'environs moins 5 degrés. Mélanger cette glace concassée avec du gros sel aboutissait à faire descendre cette température à moins 15 degrés et à la stabiliser ainsi plusieurs heures, même par temps chaud.

La fin d'une époque
A l'automne 1952, pour des raisons de santé, Raymond DOYENNEL cesse son activité et cède son fonds à ceux-là mêmes qui le lui avaient vendu : Suzanne et André LAURENT, c'est à dire sa soeur et son beau-frère. La transaction se fait pour la somme de 120.000 F, dont 100.000 F pour le matériel. Les Glaces Pompon ne sortaient pas de la famille.

* La glace concassée provenait de la glacière de Trouville, route de Touques qui, à cette époque, fabriquait de manière industrielle des "pains" de glaces livrés sous forme de parallélépipèdes rectangles de 120 cm x 20 x 20. Il suffisait alors, à l'aide d'un marteau, de concasser cette glaces afin de pouvoir loger les morceaux dans l’espace de 10 à 12 centimètres existant entre le baquet en bois et la turbine métallique contenant la crème glacée. Les tournées de livraison des pains de glace, dans les années 40, se faisaient avec un fourgon qui avait pour originalité d'être électrique. Déjà ...

La période Laurent-Rufin
Redevenus propriétaires des Glaces Pompon, Suzanne DOYENNEL et André LAURENT, en compagnie de leurs filles Andrée et Micheline, commencent leur première saison à Pâques 1953. Ils occupent la maison de l'impasse Florian de Kergolay et vont inscrire la plus longue période d'activité des Glaces Pompon sur la plage de Deauville, soit 40 ans. En 1974, le fonds de commerce sera cédé à leur fille Andrée qui poursuivra son activité jusqu'en 1993.
Entre temps, sous l'impulsion de la maison ORTIZ de Saint-Dizier, la mode des "batonnés glacés" s'est considérablement développée. A Deauville, dès 1956, sur les voitures à glaces, on verra apparaître le célèbre sigle "MIKO" qui cohabitera jusqu'en 1993 avec le sigle "Glaces Pompon".
Impasse Florian de Kergolay, on continuera à fabriquer sa propre crème glacée. La maison ORTIZ, par l'intermédiaire de son dépositaire de Cabourg, fournira les MIKO.

Une petite boule
Andrée RUFIN et sa sœur Micheline ont connu un nombre considérable d’enfants gourmands de glaces. Quand, trop petits devant la voiture ils se hissaient sur la pointe des pieds pour demander les yeux pleins d'envie "une petite boule à la vanille s'il vous plaît Madame". Ils avaient 6,8,10 ans en 1953, les années passaient puis, un été après s'être mariés, revenaient avec leurs enfants et racontaient qu’ils venaient à cet endroit chaque jour acheter leur glace Pompon. A cette même voiture, à ce même emplacement. Et de se répandre en anecdotes, comme par exemple, les grosses larmes qui coulaient quand, par maladresse, la petite boule tant convoitée, à peine goûtée, tombait sur le sable...

Deux générations
Ils sont devenus employés de banque, directeurs d'un département informatique, pilotes longs courriers, journalistes au Monde ou à Ouest-France. Pères de famille, ils ont conduit leurs enfants devant les voitures à glace. Certains sont déjà devenus grand-père et y conduisent leurs petits-enfants. Le temps a passé, les rides sont apparues. Mais on dirait que le temps n'a pas de prise sur les Glaces Pompon. Certes, les temps ont changé, la concurrence s'est considérablement accrue. Les nouvelles technologies ont permis l'implantation d'une multitude de points de vente où la glace se fabrique automatiquement dans des petites machines placées chez les boulangers, pâtissiers et autres magasins d'alimentation. Et puis, le congélateur domestique qui a trouvé sa place dans chaque foyer permet dorénavant de déguster à la maison, à tout moment de la journée et de l'année. On n'arrête pas le progrès.
Andrée RUFIN a décidé que la saison 1993 serait la dernière. Elle prend une retraite bien méritée. Il y aura comme un grand vide sur les planches de la plage de Deauville. Fin 1993, le groupe ORTIZ-MIKO de Saint-Didier est cédé à UNILEVER et BSN pour 1,9 milliard de francs. Il réalisait un chiffre d'affaire de 5,4 milliards avec 6000 salariés.

Claude DOYENNEL

Texte de la conférence donnée à l'invitation de la Société Historique de Lisieux le 13/01/1994.
Publication dans le N°34 - année 1994-1995.